Les coûts irrécupérables — Crétin de cerveau #3 - YouTube

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Bonjour à tous.
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Pour le 3e épisode de ma série "Crétin de cerveau" consacrée aux biais cognitifs,
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on va parler des coûts irrécupérables.
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Alors imaginons,
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vous trouvez un super plan pour un weekend au ski
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200 € tout compris.
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Du coup, vous réservez et puis à deux jours du weekend en question
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vous ne le sentez plus si bien que ça.
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Vous n'êtes pas en grande forme, à moitié malade
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et puis la météo s'annonce franchement pourrie.
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Et là soudain, il y a un de vos potes qui vous appelle
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et qui vous propose de venir plutôt passer le weekend chez lui avec des amis
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à regarder l'intégrale de Game of Thrones en buvant du chocolat chaud.
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Alors vous hésitez un peu, c'est vrai que ce serait hyper sympa ce weekend série
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mais vous avez déjà réservé votre weekend au ski et ça serait con de gâcher 200€.
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Du coup, vous refusez la proposition et vous allez skier.
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Et là, comme prévu, ben c'est nul.
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Il fait froid, vous rentrez à moitié malade, la neige est pourrie.
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Ouais mais au moins, vous n'avez pas gâché vos 200€.
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Enfin...vous êtes sûrs ?
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En vous forçant à aller au weekend ski pourri pour "pas gâcher",
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vous commettez une erreur de raisonnement, celle dite des coûts irrécupérables.
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Pour décider si vous allez au ski ou chez votre ami regarder des séries,
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il faut prendre ce qui vous fait le plus plaisir.
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Les 200€, ils sont déjà dépensés. Vous ne pouvez pas les récupérer
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donc ils ne devraient pas rentrer en ligne de compte.
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Le choix, il est entre:
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avoir payé 200€ et passer un weekend pourri au ski
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et avoir payé 200€ et passer un bon weekend à regarder des séries.
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Donc la meilleure décision, il n'y a pas de débat, c'est le weekend série.
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Notre incapacité à faire abstraction des coûts passés irrécupérables,
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c'est un biais cognitif qui nous fait commettre des erreurs de jugement
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et on va voir qu'on en retrouve un peu partout.
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L'histoire de ski que je viens de vous raconter est inspirée par le scénario d'une expérience
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qui a été menée dans les années 80 par deux psychologues, Arkes et Blumer,
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dans ce qui est la publication de référence sur les coûts irrécupérables.
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Dans leur première expérience, ils ont proposé le scénario suivant
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à une soixantaine de personnes.
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Imaginons que vous ayez réservé deux weekends au ski.
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Un dans le Michigan pour 100$ et un dans le Wisconsin pour 50$.
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Et puis soudain, vous réalisez que les deux tombent en fait à la même date.
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Vous ne pouvez pas vous faire rembourser et celui qui vous plait le plus, c'est celui du Wisconsin.
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Au quel des deux vous décidez d'aller ?
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Dans cette situation, plus de la moitié des gens ont choisi le weekend du Michigan.
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C'est-à-dire celui qui les intéressait le moins, mais qu'ils avaient payé le plus cher.
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Comme s'il fallait absolument aller au weekend le plus cher
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pour gâcher le moins possible.
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C'est-à-dire que 50% des gens prennent une décision irrationnelle.
[134]
L'expérience que je viens de vous décrire est intéressante, mais ça reste un jeu de rôle,
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ce n'était pas une vraie situation, les gens répondaient à un questionnaire.
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Du coup, Arkes et Blumer ont voulu tester le biais des coûts irrécupérables
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dans une situation réelle.
[144]
Pour ça, ils sont allés à la caisse d'un théâtre qui vendait des abonnements pour toute une saison
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et la saison comptait cinq pièces de théâtre.
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Et puis aléatoirement, ils ont proposé à certains clients des réductions sur l'abonnement.
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8$ au lieu de 15$
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Ils ont ensuite suivi pendant toute la saison combien de pièces de théâtre les gens venaient voir.
[161]
Les gens qui avaient payé leur abonnement plein tarif, 15$,
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sont allés en moyenne voir 4,1 pièces sur 5.
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Tandis que ceux qui avaient eu une réduction, sont venus seulement 3,3 fois en moyenne.
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L'interprétation des auteurs, est que ceux qui avaient payé le plein tarif
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se sentaient obligés de rentabiliser leur abonnement plus que les autres.
[178]
Et donc ils se forçaient plus à aller voir les pièces que ceux qui avaient eu une réduction.
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Cette idée fallacieuse qu'il faille absolument rentabiliser les dépenses passées pour "pas gâcher"
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on la retrouve dans tout un tas de situations.
[188]
Des situations de la vie courante bien sûr, mais aussi chez les hommes politiques
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ou bien les managers des administrations ou des entreprises.
[193]
C'est particulièrement vrai quand il y a des investissements,
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par exemple en recherche et développement.
[198]
Pour tester ça, Arkes et Blumer ont proposé le petit scénario suivant :
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imaginons que vous soyez le PDG d'une entreprise d'aéronautique
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vous souhaitez développer un nouvel avion furtif,
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c'est-à-dire que les radars ne peuvent pas détecter.
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Le projet de recherche et développement coûte 10 M$
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et vous en avez déjà dépensé 9 et le projet est achevé à 90%.
[215]
Mais, pas de bol, un concurrent juste avant vous
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sort un avion furtif moins cher et plus performant que celui que vous êtes en train de développer.
[221]
La question c'est : est-ce que vous dépensez 1 M$
[224]
pour compléter le projet ?
[226]
Sur ce petit scénario fictif, le "oui" l'a emporté à 85%,
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c'est-à-dire que 85% des gens décidaient de dépenser le million de dollars supplémentaire
[233]
pour terminer le projet.
[235]
À un second groupe de participants, on a proposé une variante du scénario.
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La situation de départ est absolument identique
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sauf que le projet de R&D coûte seulement 1 M$, mais qu'il n'a pas commencé.
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Et donc la question c'est,
[246]
"êtes-vous prêt à dépenser 1 M$ pour faire le projet ?"
[250]
Eh ben là, c'est le non qui a été choisi à 83%.
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Et pourtant, si vous regardez bien,
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dans les deux scénarios la question est absolument la même.
[258]
Il s'agit de savoir si on est prêt à mettre 1 M$ pour développer un avion
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dont on sait qu'il sera moins performant que celui du concurrent.
[264]
On peut avoir de bonnes raisons de le faire ou de ne pas le faire,
[266]
mais la réponse ne devrait pas différer dans les deux scénarios.
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Le raisonnement fallacieux lié aux coûts irrécupérables
[272]
a tendance à créer des situations où on dépense toujours plus
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pour rentabiliser les investissements passés.
[276]
Et donc, on a une espèce d'escalade des coûts,
[278]
même si on sait que le projet, à la fin, ne sera pas rentable.
[280]
On retrouve souvent ça en politique.
[282]
Il y a un cas fameux qui est discuté par Arkes et Blumer,
[284]
c'est le projet de canal dit Tenn-Tom, aux Étas-Unis, entre le Tennessee et l'Alabama.
[288]
Même après son commencement, ce projet a été pas mal remis en question
[291]
et on a des citations d'hommes politiques qui défendaient le projet avec des arguments du genre :
[295]
__
[301]
Eh ben non, biais des coûts irrécupérables.
[304]
En France, il y a un cas fameux qui est assez similaire, c'est celui du développement du Concorde.
[308]
Même si les gouvernements britanniques et français savaient au bout d'un moment
[310]
que le projet serait un échec commercial,
[312]
ils ont choisi de continuer le projet Concorde
[314]
pour ne pas gâcher l'agent déjà investi dans le développement.
[318]
Le cas est tellement fameux que dans la littérature scientifique,
[320]
le biais des coûts irrécupérables est parfois appelé: l'effet Concorde.
[323]
Il y a un autre exemple politique qui est très connu,
[325]
ce sont les arguments qui ont été avancés par certains Américains pour ne pas se retirer du Vietnam
[329]
et qui donnaient des justifications du genre:
[331]
trop de vies de soldats ont déjà été perdues
[333]
et si on se retire maintenant, elles l'auront été pour rien.
[335]
Et pareil, c'est un coût irrécupérable,
[337]
il ne devrait pas rentrer en ligne de compte dans la décision.
[339]
Sur une note plus légère,
[340]
il y a un auteur qui a étudié l'effet des coûts irrécupérables
[343]
sur les décisions prises par les coachs de basket.
[345]
Vous savez peut-être qu'en NBA et dans d'autres sports US,
[347]
il y a un processus qui permet aux équipes d'aller piocher à tour de rôle
[351]
des joueurs dans le championnat universitaire.
[352]
Ça s'appelle la draft.
[355]
Et donc, il y a une publication qui montre qu'à performances égales,
[357]
plus un joueur a été choisi tôt dans la draft, plus le coach va le faire jouer,
[361]
comme s'il fallait absolument le rentabiliser même s'il n'était pas si bon que ça.
[365]
Bon allez, assez d'exemples maintenant, regardons un peu les considérations théoriques.
[372]
Du point de vue de la théorie économique, prendre une décision, c'est relativement simple.
[375]
Il suffit de comparer les coûts et les bénéfices attendus des différentes options.
[378]
Et quand on fait ça, on ne doit prendre en compte que les coûts futurs,
[381]
Ceux sur lesquels on a un levier d'action.
[383]
Les coûts passés qui sont irrécupérables ne devraient pas rentrer en ligne de compte.
[387]
Enfin, ça, c'est le comportement rationnel.
[389]
Ce qu'on vient de voir, c'est que dans tout un tas de situations
[391]
ben ce n'est pas ce qu'on fait.
[392]
On se comporte de manière fondamentalement irrationnelle.
[394]
Et ça, c'est une observation très importante parce qu'il y a énormément de travaux en économie,
[397]
et notamment dans ce qu'on appelle la micro-économie,
[399]
qui font l'hypothèse que tout le monde se comporte toujours
[402]
de manière parfaitement rationnelle,
[403]
prend toujours les meilleures décisions dans son intérêt et ne commet jamais d'erreur de raisonnement.
[407]
Et on vient de voir que le biais des coûts irrécupérables,
[409]
c'est quand même une sérieuse entorse à cette hypothèse.
[411]
Ces comportements irrationnels dans des choix économiques,
[414]
il en existe plein d'autres, je vous en parlerai dans d'autres vidéos.
[416]
Ils sont à l'origine d'un champ d'étude, situé à la frontière entre l'économie et la psychologie,
[420]
et qu'on appelle l'économie comportementale.
[423]
Ce courant a notamment été fondé et largement étudié par Kahneman et Tversky,
[426]
dont j'ai déjà parlé dans ma vidéo sur l'effet d'ancrage.
[429]
Maintenant qu'on a constaté ce biais de notre crétin de cerveau,
[431]
est-ce qu'on peut essayer de l'expliquer ?
[433]
L'explication la plus élémentaire,
[434]
c'est tout simplement le fait qu'on nous a toujours répété qu'il ne fallait pas gâcher.
[437]
C'est vrai, d'une manière générale, il ne faut pas gâcher,
[439]
mais là, ce raisonnement, il ne s'applique pas.
[441]
On parle de coûts passés qui sont irrécupérables, donc il n'y a rien à gâcher ou à économiser.
[446]
Autre explication au fait que nos choix soient influencés par les coûts irrécupérables,
[449]
c'est notre volonté de ne pas perdre la face.
[451]
Ne pas perdre la face en public, bien sûr,
[453]
c'est vrai pour les hommes politiques ou bien les managers dans les entreprises,
[456]
mais aussi ne pas perdre la face en privé.
[458]
Parce qu'en fait on déteste se remettre en question,
[460]
on déteste admettre à nous-même qu'on a eu tort.
[462]
On préfère rester avec nos certitudes passées plutôt que de reconnaître qu'on s'est trompé.
[465]
D'ailleurs, il y a une expérience fascinante qui montre très bien cet effet.
[468]
Elle ressemble un peu à celle de l'avion furtif.
[470]
On a pris un groupe d'étudiants et on les a mis face au choix suivant :
[473]
vous êtes à la tête d'une entreprise, vous avez 20 M$ à dépenser
[476]
et vous avez le choix entre un projet d'investissement A et puis un projet B.
[480]
Et puis on leur fournit tout un tas de documents, de données financières sur l'entreprise,
[483]
les deux projets possibles, le contexte économique, etc.
[487]
Et on leur demande de choisir entre investir dans le projet A
[489]
ou investir dans le projet B.
[491]
Et puis, deuxième étape,
[492]
on leur donne de nouveaux documents qui leur montrent qu'au bout d'un an,
[495]
finalement leur choix n'était pas terrible. Les résultats sont mauvais.
[499]
Mais on leur donne à nouveau 20 M$
[501]
qu'on leur demande de répartir entre poursuivre le projet qu'ils avaient choisi initialement
[504]
et démarrer l'autre projet.
[506]
Et puis à un 2e groupe d'étudiants, en fait on leur soumet exactement la même histoire
[510]
mais on les fait commencer directement à la 2e étape.
[512]
C'est-à-dire qu'on leur explique que quelqu'un d'autre, leur prédécesseur,
[515]
a choisi tel projet, que ça a donné des résultats bof bof
[518]
et on leur donne les mêmes documents et on leur demande comment répartir leurs 20 M$
[523]
entre le projet déjà commencé par leur prédécesseur et le nouveau projet.
[527]
Le biais des coûts irrécupérables nous dit qu'on va avoir tendance à persister dans le même projet
[531]
pour ne pas gâcher l'argent qui a déjà été investi.
[533]
Et c'est effectivement ce qui se passe.
[535]
Les étudiants du 2e groupe persistent à donner de l'argent au projet initial
[538]
et ils allouent en moyenne 9 M$ à ce projet.
[541]
Et les étudiants du 1er groupe, eux, ils vont donner en moyenne 13 M$ à leur projet initial.
[547]
C'est-à-dire qu'ils sont encore plus pris que les autres
[549]
par le raisonnement qui dit qu'il ne faut pas gâcher l'argent déjà investi.
[552]
Et pourquoi ?
[553]
Parce que ce sont eux qui avaient décidé d'investir.
[556]
Le simple fait d'avoir été à l'origine responsable de la dépense initiale
[559]
nous englue encore plus dans le biais des coûts irrécupérables.
[562]
Ah oui, et le plus inquiétant,
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c'est que je vous ai dit que les sujets de cette expérience étaient des étudiants
[566]
mais c'était des étudiants en gestion et commerce.
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C'est-à-dire ceux qui dirigent les entreprises aujourd'hui.
[570]
Bon de toute façon, de manière générale,
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le fait de s'y connaître en économie ne protège pas du biais des coûts irrécupérables.
[576]
La preuve, c'est que Arkes et Blumer ont refait leur expérience du weekend de ski
[579]
vous savez, le Michigan à 100$ ou le Wisconsin à 50$...
[582]
Mais avec trois types d'étudiants.
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Des étudiants en psychologie,
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des étudiants en psychologie ayant suivi un cours d'économie
[588]
et des étudiants en économie.
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Et point important, dans les cours d'économie, on apprenait ce que je suis en train de vous raconter.
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C'est-à-dire qu'on apprenait le biais des coûts irrécupérables.
[596]
Eh ben voilà les résultats.
[598]
Environ 1/3 des étudiants se sont fait avoir,
[600]
c'est-à-dire qu'ils ont fait le choix irrationnel d'aller dans le Michigan.
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Et ça, indépendamment de leur cursus.
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Comme quoi, même le fait de savoir qu'il existe
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ne nous protège pas du biais des coûts irrécupérables.
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Ce biais, je le trouve vraiment incroyable
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parce qu'il me semble que c'est un des plus puissant que je connaisse.
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Même après vous avoir fait toute cette vidéo sur le sujet,
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j'ai encore du mal à me convaincre moi-même.
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Je crois que s'il m'arrivait la situation que je vous ai décrite au début de la vidéo,
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vous savez le weekend ski vs weekend Game of Thrones,
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je ne suis pas sûr que j'arriverais à prendre la bonne décision.
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Je dois vraiment être crétin.
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Merci d'avoir suivi cette vidéo.
[628]
Si elle vous a plu, n'hésitez pas à la partager
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pour faire connaître autour de vous le biais des coûts irrécupérables.
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Vous pouvez retrouver les actualités de la chaîne sur Facebook, Twitter,
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vous pouvez me soutenir sur tipee, merci beaucoup à tous ceux qui me soutiennent.
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On se retrouve dans environ deux semaines pour une nouvelle vidéo
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avant une petite pause estivale bien méritée.
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Merci et à bientôt.